lundi, septembre 24, 2012

(billet invité) Alain Cadix et l'innovation conceptuelle

J'ai le plaisir d'accueillir aujourd'hui un beau texte d'Alain Cadix, directeur de l’Ecole nationale supérieure de création industrielle 
(ENSCI  - Les Ateliers) et  administrateur  général de  Paris Novi Mundi.

La place du design dans l'innovation d'aujourd'hui me semble essentielle. Il joue un rôle moteur dans la nouvelle révolution industrielle en cours. Le regard humaniste et rigoureux d'Alain est essentiel pour en comprendre la portée.



R & D veut désormais dire « Recherche et Design »…


Face aux enjeux majeurs de notre temps, sociétaux et environnementaux, sociaux et économiques, l’innovation est mise en avant à tous les niveaux de la sphère publique comme de la sphère  marchande. Or la France n’est pas bien située dans les classements internationaux en matière d’innovation. Sa créativité à cet égard semble émoussée. Les outils classiques (aides, crédits d’impôt), bien que largement utilisés, semblent  perdre en efficacité.  Dans  la  situation  préoccupante où nous nous trouvons, il nous faut donc innover en innovation, je veux dire emprunter des voies nouvelles  pour faire émerger ces innovations qui modifient les règles du jeu concurrentiel et qui répondent à des attentes, exprimées ou latentes, de la société et des marchés.

Pour les innovations incrémentales, graduelles,  ou pour la mise au point finale d’innovations plus radicales, le recours à l’usager co-concepteur, amateur, contributeur, est une voie possible, souvent mise en avant, inégalement pratiquée.

Mais l’innovation dont nous avons le plus grand besoin aujourd’hui est conceptuelle, c’est à dire fondée sur de  nouveaux paradigmes économiques et sociaux, de nouvelles façons de penser, de faire, d’organiser, de commercialiser, en rupture avec bien des pratiques dominantes. Les concepts nouveaux qui la sous-tendent naissent de la rencontre de cultures différentes. Les croisements de la philosophie, des arts, des sciences, des métiers, en sont une source potentielle* ; beaucoup plus que ne l’est la seule écoute des marchés  – qui  n’ont jamais révélé de capacité d’imagination radicale, depuis la lampe à incandescence de Swan et Edison jusqu’à l’iPhone de Steve Jobs –.

vendredi, septembre 07, 2012

Boullier contre la Multitude

Lorsque la rédaction d'Internet Actu m'a annoncé une critique radicale de L'Age de la multitude par Dominique Boullier, je m'en suis tout d'abord félicité. 

Bien sûr, les auteurs sont toujours satisfaits quand leur livre rencontre une très bonne réception dans la presse et le public. Mais Nicolas et moi avons en même temps parfaitement conscience d'avoir soulevé des problèmes énormes et laissé de nombreuses questions ouvertes, voire proposé des thèses sujettes à controverse. Nous aimerions approfondir ce travail grâce à un dialogue critique et constructif.
Dominique Boullier étant en outre un chercheur sérieux, cofondateur du laboratoire LUTIN, coordinateur scientifique du Medialab de SciencesPo, le débat s'annonçait donc passionnant.

Quelle ne fut donc pas ma surprise de découvrir un texte rageur, imprécateur, parfois confus et contradictoire, frôlant souvent le contresens plus ou moins volontaire, et sur lequel il est bien difficile de contre-argumenter. Je vous laisse en juger par vous-même.

Certains procédés sont même franchement regrettables. Exemple amusant : chaque thèse de notre livre qui ne convient pas à Monsieur Boullier est présentée comme une "affirmation" (donc fragile et non démontrée), alors que nous "concédons" ou "reconnaissons" (à regret sans aucun doute) les idées que l'auteur partage. Les expressions entre guillemets (comme "dans la pomme, tout est bon") ne sont pas des citations du livre, mais au contraire des formules inventées par l'auteur.
Certaines affirmations sont même des contrevérités flagrantes : dire que nous cherchons à dépolitiser la question, alors que nous écrivons en toutes lettres que "Internet est un projet politique" et que nous développons longuement le fameux "code is law" de Lessig ; dire que sommes dupes de toutes ces startups qui veulent "changer le monde", alors que nous expliquons au contraire à quel point c'est une méthodologie pour rechercher la disruption et donc le succès économique ; analyser notre appel à l'enseignement du codage comme un effet de mode alors qu'il est au coeur de l'émancipation de l'individu ; dire que nous n'avons pas vu le lien entre le numérique et la finance, etc.
De manière intéressante, des passages entiers du livre - ceux qui ne rentrent pas dans les catégories mentales du critique - sont tout simplement oubliés (le long développement sur le design, par exemple). Je ne prends pas non plus la peine de relever les tentatives de déqualification des auteurs : nous avons lu les livres que nous voulons, nous avons le droit de contribuer au débat, et les chercheurs de Sciences Po n'ont pas le monopole de l'intelligence.
Si des raccourcis nous sont reprochés, on pourrait d'ailleurs en soulever d'aussi importants (créer une catégorie générique appelée "la finance", mêlant indifféremment les venture capitalistes, la bourse, les fonds de pension, ou penser que Facebook estime avoir échoué parce que son entrée en bourse a été surévaluée, est d'une naïveté intellectuelle confondante).

Il m'a donc fallu plusieurs lectures pour comprendre ma difficulté à répondre à cette attaque en règle : elle vient en fait de ce que la critique entremêle de registres bien différents et ne cesse de passer de l'un à l'autre.
Certaines attaques sont clairement corporatistes (nous ne respecterions pas assez la recherche académique française, et d'ailleurs, les pôles de compétitivité ne le feraient pas non plus - ce qui est paradoxal quand on sait la part prise par Cap Digital dans le financement du LUTIN comme du Medialab de Sciences Po -). D'autres sont civilisationnelles (nous nous serions coulés dans un moule américain et ne respecterions pas assez le vieux continent), d'autres sont méthodologiques (pas conforme aux standards des publications en sciences sociales), d'autres sont clairement politiques ou idéologiques (nous ne nous insurgeons pas assez contre le nouvel ordre du monde). Ce qui conduit d'ailleurs très souvent ce texte à proposer sans vergogne deux reproches strictement opposés (nous serions dans une posture managériale au service des nouveaux monopoles, mais nous n'avons par ailleurs pas assez approfondi la description du nouveau marketing que permettront les études des traces d'utilisations...).
Le tout est marqué par des insinuations, des changements de registres et des méthodes qui prouvent que la LCR des années soixante-dix offrait à la jeunesse une formation méthodologique durable.

C'est donc au nom du respect que j'ai pour Monsieur Boullier et son oeuvre, et au nom de l'importance d'un vrai débat sur ces questions que je me force à dépasser cette agressivité, et que je fais l'effort de chercher le coeur de l'argumentation pour tenter d'y répondre. Monsieur Boullier, je ne vous traiterai pas comme un Troll (il ne faut jamais répondre aux trolls).

Si l'on renonce à la tentation de répondre point par point aux imprécisions, contresens ou manipulations, et que l'on essaye de cerner le coeur du propos, je pense qu'il se résume en un point central : nous nous serions fait les chantres d'une évolution mercantile d'Internet. Nous aurions de ce fait endossé naïvement le storytelling américain. Ce qui au passage nous aurait conduis à mésestimer l'importance des sciences sociales (notamment françaises, notamment celles de M. Boullier). Et aussi à gommer l'importance de nombreux mouvements collaboratifs, d'activistes, du logiciel libre, des contre-cultures, et - plus grave - à présenter comme fatale une évolution qui doit être combattue.

mercredi, juin 20, 2012

Futur en Seine 2012. Aperçus à chaud

Futur en Seine 2012 (#FENS2012) bat son plein. Trop tôt pour en tirer un bilan, mais déjà le sentiment que nous sommes en train de réussir notre pari : créer, chez nous, un événement international de création, de confiance, de réflexion partagée et de fête.

Un festival, c'est comme une start-up. Un grand rêve, un soutien financier dans la durée, et le droit de pivoter, et tous les espoirs lui sont permis. Cette troisième édition, la première après la décision d'annualisation, riche des expériences des précédentes, est un succès.

Profitez-en. Il reste cinq jours d'un magnifique programme. Avec toujours Expoviz, que je recommande, Design Metadata, que je vais visiter, Futur en Seine à Issy, Géographies nomades, aux Beaux-arts, la Web Games Conference, le pavillon de l'Arsenal, la plongée virtuelle de Virtuel Diving, ou l'expérience d'urbanisme collaboratif à Deuil la barre. Et j'en oublie.

Mais il est déjà temps de partager des souvenirs. C'est pourquoi j'ai préparé un rapide montage de premières photos, la plupart prises par Benjamin Boccas, notre photographe officiel. J'ai également le plaisir de partager avec vous le petit clip préparé par Frédéric Vacher, le représentant de Dassault Systèmes au CA de Cap Digital, qui a passé son week-end à filmer les événements du CENTQUATRE.

On vous attend très nombreux en 2013.

mercredi, juin 13, 2012

Futur en Seine 2012 : nous n'avons encore rien vu !

Un simple calcul.
Avec la loi de Moore, la puissance d'un ordinateur est multipliée par 1000 en 20 ans.
Traduction : si nous sommes en train de gravir une montagne d'innovations haute de 1 km, nous avons progressé d'un mètre en 20 ans et nous allons faire 1 km dans les 20 années à venir.

Personne n'est capable d'imaginer réellement ce que nous en ferons.

L'avenir n'est pas écrit

On ne sait rien de ce qui se prépare, sauf une chose : le monde va changer plus encore qu'il n'est concevable.
On sait une autre chose, également. Ces changements ne se décrèteront pas. Ils proviendront de la rencontre des gestes - un peu fous - des innovateurs radicaux, et de la subversion de ces propositions par le public, qui en fera, comme d'habitude, exactement ce qui lui chantera.
Et on soupçonne une troisième chose. Après avoir fait le plus facile, la révolution des écrans, le e-commerce, la dématérialisation, on va maintenant passer aux choses sérieuses. Le numérique va entrer dans la ville, dans la voiture, dans la maison. Le numérique va s'immiscer dans nos rapports aux autres, dans nos rapport à notre propre corps. Il va faire appel aux trésors de la narration et du design. Il va se préoccuper de tisser une civilisation, de beauté et d'harmonie.
Si l'innovation à venir est une montagne, autant se dire que nous avons à peine entamé la marche d'approche.

Cette conviction est le sens, l'esprit et la fonction de Futur en Seine

La région parisienne a la chance d'être l'une des métropoles où s'invente ce futur. Elle rassemble, comme peu d'autres, toutes les sortes de créateurs : artistes et designers, chercheurs et entrepreneurs.

Futur en Seine est leur fête. C'est un festival populaire, festif et gratuit, tourné vers cette prospective.

Il ne cherche pas seulement à présenter ces innovations, il cherche à les comprendre, à les problématiser, à les interroger. Et à le faire avec son public.

C'est important parce que c'est comme ça qu'on inventera vraiment le futur. C'est pourquoi Cap Digital a voulu créer ce festival, rapidement soutenu par un apport déterminant de la Région Ile de France, mais aussi par la Ville de Paris, les collectivités d'Ile de France - dont le département de Seine Saint-Denis), et enfin de grands sponsors, comme Orange et la SNCF.

lundi, juin 11, 2012

Vers une nouvelle anthropologie de la vie privée ?

"Alors ? Est-ce que tu penses que les gens sont maintenant prêts à partager leurs données personnelles ?"
Sans doute est-ce une coïncidence, mais ces dernières semaines, trois responsables de grandes entreprises - qui pourraient toutes envisager de développer de très belles applications avec les données dont elles disposent - m'ont posé la même question...

Et trois fois, j'ai donc du expliquer pourquoi je contestais aussi bien les les termes que les attendus de cette question.

Ce n'est pas une bonne question, car elle part de présupposés - largement inconscients - sur ce que devrait être l'intimité sur ses données, et d'une mauvaise lecture de ce que nous vivons aujourd'hui. Fondamentalement, elle part de l'idée que dévoiler son intimité est toujours dangereux mais que les citoyens baissent progressivement leur garde.