dimanche, décembre 11, 2011

Hervé Rannou : Smart grids, la "révolution internet" de l'énergie (billet invité)

Hervé Rannou, le fondateur d'Items International, a accepté de partager avec nous son enthousiasme pour les nouvelles perspectives qui s'ouvrent avec l'irruption des nouvelles technologies dans les marchés de l'énergie. Je l'en remercie.


Les Réseaux Intelligents d’Energie (Smart Grids) font partie de ces sujets qui semblent devoir être rangés dans la case « Technologies », bien loin des préoccupations politiques ou stratégiques.

C’est peut être au contraire l’un des véritables sujets des prochaines années tant son impact va être majeur pour les acteurs du secteur de l’énergie électrique tout comme pour ceux du secteur du numérique. Il va aussi toucher les collectivités et les citoyens. Il va enfin accompagner de manière indissociable le développement et la maîtrise des nouvelles énergies.

Quelques repères permettent de se faire une idée plus précise de ces différents points :

1- Définition : Les Réseaux Intelligents (ou Smart Grids) font référence à l’ensemble des technologies numériques (Informatique et télécoms) utilisées pour optimiser le fonctionnement des réseaux électriques. On différencie les Smart Grids 1) « amont » qui concernent la production, le transport et en partie la distribution, 2) « aval » sur la partie qui concerne les compteurs intelligents allant des services au consommateurs jusqu’à la le traitement des données qui permet de gérer les besoins en production et transport.

2- Intégration des énergies renouvelables. Parce que les énergies renouvelables sont intermittentes (également qualifiées de « fatales »), elles mettent en risque la stabilité du réseau. C’est la raison pour laquelle un plafond a été fixé à 30% comme limite à tout endroit du réseau de transport de ne pas dépasser. Les Réseaux intelligents « Amont » constituent un élément incontournable de l’évolution des réseaux électriques afin de dépasser cette limite.

3- Réduction des pertes. On estime qu’autour de 10 % de l’énergie électrique est perdue dans les réseaux du fait d’une non-optimisation de l’ensemble des ressources et leur insuffisante coordination. Les Smart Grids constituent également le moyen d’optimiser ces ressources.

mardi, décembre 06, 2011

Economie des startups : leçons israéliennes

Hier, se tenaient à Paris les Innovation Days France Israël, auxquels Cap Digital se réjouit de participer, et où de nombreux Français découvrent l'énorme Yossi Vardi, je voudrais partager avec vous quelques leçons que j'ai tirées de mon récent voyage d'étude dans ce bel écosystème.

J'ai en effet eu la chance, le mois dernier, de participer à un voyage d'étude organisé par les amis du Orange Institute avec le précieux concours de Roseline Kalifa. Au cours de ce séjour, nous avons également fait escale au festival DLD Tel Aviv.

Je connaissais un peu le pays, et je connaissais aussi sa puissance technologique, mais je n'avais pas encore encore rencontré sa communauté d'entrepreneurs. Et en rentrant en France, je me suis rendu compte que nombre de mes amis ignoraient complètement à quel point Israël était une terre de technologies et de startups, patrie par exemple d'ICQ, qui a donné naissance à au réseau Microsoft Messenger.

Une chose, pourtant, est sûre : l'écosystème français a beaucoup à faire avec cet écosystème de création, à quatre heures d'avion de Paris, qui a de nombreuses passerelles avec la France, et qui sait tellement bien attaquer les marchés internationaux et notamment américain.


Le marketing israélien des startups.


Certes, ne soyons pas dupes. Nous avons reçu, de la part d'innombrables interlocuteurs, un discours marketing très cohérent, ciselé et efficace.
Mais nous devrions en tirer une première leçon. Il existe une communauté cohérente, ambitieuse, volontaire. Elle sait se présenter et se vendre avec force. Elle a de grandes figures, des thèses, des succès à valoriser, mais aussi un positionnement, un storytelling, un marketing intelligent. Qui pourrait le lui reprocher ?

Je pense pour ma part que nous pourrions largement prouver que l'écosystème français - voire francilien - est de rang au moins égal. Reste qu'il nous faudrait faire ce travail : recenser nos PME de manière exhaustive, produire les données pertinentes, nous entendre sur une vision globale, instaurer un climat d'ambition et de confiance, construire une volonté collective, puis nous battre sur tous les fronts pour valoriser et développer cette valeur.
Et qui nous en empêche, si ce n'est nous-mêmes ?


Startup nation ?


L'une de nos premières rencontres fut Saul Singer, l'un des auteurs de l'ouvrage Israël, the Start-up Nation, qui apporte beaucoup d'éléments d'analyse.
Plutôt que de le paraphraser, je préfère citer son éditeur qui présente ainsi l'ouvrage : 
Start-up Nation adresse la question à 1000 milliards de dollars. Comment se fait-il qu'Israël, un pays de 7,1 millions d'habitants, créé il y a 60 ans, entouré d'ennemis, en état de guerre permanente depuis sa création, sans ressources naturelles, produisent plus de startups que des pays plus grands, en paix et plus stables comme  la Chine, l'Inde, la Corée, le Japon, le Canada ou le Royaume-Uni ? Comment a fait Israël pour attirer deux fois plus d'investissements en capital-risque par habitant que les Etats-Unis, et trente fois plus que l'Europe ?
Israël a plus de sociétés côtés au NASDAQ que tout autre pays non américain, plus que l'Europe, l'Inde et la Chine ajoutées. Et l'innovation israélienne ne se limite pas à l'informatique, la sécurité ou la communication ; l'Etat Juif est leader mondial en dépôt de brevets médicaux, et c'est un puissant acteur global en biotechs et cleantech.

lundi, novembre 28, 2011

Jean-Louis Missika : Mutations numériques et mutations cognitives, de l'écriture au web

Mardi 22 novembre dernier, j'ai eu l'occasion, parmi beaucoup d'autres d'assister à la leçon inaugurale de la Chaire "économie et gestion des industries numériques et des nouveaux médias" prononcée par Jean-Louis Missika. Le thème en était "Mutations numériques et mutations cognitives, de l'écriture au web", c'est-à-dire la manière dont des technologies cognitives, comme l'écriture, ou le web, modifient le travail même de la pensée.
Jean-Louis me fait l'amitié de m'autoriser à reporter cette conférence sur ce blog, ce qui me permet d'avoir le plaisir de la partager avec vous. 
Les illustrations, en revanche, sont de mon cru.


J’ai choisi de faire cette leçon sur un sujet très classique : la relation entre cette catégorie très particulière de technologies qu’on nomme technologies cognitives et les pratiques culturelles au sens large, notamment dans les domaines politiques et scientifiques. Par technologie cognitive, il faut entendre les technologies qui manipulent les signes, les stockent et les diffusent : ainsi le langage, l’écriture, l’imprimerie, la rotative, le télégraphe, le téléphone (fixe ou mobile), la radio, le cinéma, la télévision, le web sont des technologies cognitives. Cette liste n’est pas exhaustive même si les ruptures technologiques dans ce domaine sont rares.

La thèse que je défendrai est la suivante : l’émergence d’une technologie cognitive bouleverse et réagence les processus de délibération qui régissent les pratiques d’une communauté ou d’une société. Le bouleversement peut concerner l’architecture du réseau de délibération, les organisations et les individus qui participent à la délibération, les normes et les conventions qui la structurent. Ou tout cela à la fois.

Pour mieux comprendre la mutation numérique en cours, qui est difficile à appréhender, justement parce que nous la vivons au jour le jour, j’ai choisi, comme d’autres avant moi, de l’étudier à la lumière de celles qui l’ont précédée. La distance historique et la comparaison permettent de cerner ce que change le déploiement social de la technologie cognitive dans nos manières de voir, de juger, de discuter, de réfléchir. Le détour par l’histoire permet de puiser chez les historiens, les anthropologues, les sociologues, les philosophes - qui ont choisi d’étudier les technologies cognitives et qui forment une sorte de collège invisible - les idées, les concepts et les méthodes qui nous aident à décoder cette mutation numérique. D’où le sous-titre de cette leçon : de l’écriture au web.

Dans son livre sur l’Aventure de l’Encyclopédie, Robert Darnton a montré que cette œuvre était autant une affaire d’éditeurs, d’imprimeurs, et de libraires que de philosophes. Il insiste sur le fait qu’il a voulu écrire l’histoire d’un livre et non pas d’une idée, et la liste qu’il dresse des questions  à l’origine de son travail est éclairante pour notre sujet : « Comment de grands mouvements intellectuels tels que celui des Lumières se sont-ils répandus dans la société ? Jusqu’où se sont-ils étendus ? Quelle a été la mesure de leur influence ? Quelle forme la pensée des philosophes a-t-elle revêtue quand elle s’est matérialisée sur le papier ? que révèle cette entreprise sur la transmission des idées ? La base matérielle de la littérature et la technologie de sa production ont-elles eu une grande influence sur sa substance et sa diffusion ? Comment fonctionnait le marché littéraire et quel rôle jouaient les éditeurs, libraires, représentants de commerce et autres intermédiaires de la communication culturelle ? » (p.21) Cet ensemble de questions illustre le déplacement que permet la mise en relation entre technologie cognitive et pratique culturelle : on échappe au raisonnement tautologique où l’on explique les révolutions scientifiques par l’apparition de méthodologies nouvelles, ou le changement culturel par l’émergence d’idées nouvelles. En focalisant son attention sur le processus de création, de conservation et de médiation de connaissances, dans sa dimension technique et organisationnelle, Darnton met à jour la construction d’un réseau social dont l’architecture originale va permettre la diffusion des idées révolutionnaires à l’échelle européenne, et jouer un rôle important dans l’événement révolutionnaire lui-même. Il ne vous a pas échappé que j’ai employé le terme « réseau social » à dessein. A la lecture de l’Aventure de l’Encyclopédie, cet usage n’est pas anachronique, bien au contraire.

L’écriture donc, et son invention. Dans un ouvrage qui est devenu un classique, La raison graphique, sous-titré « La domestication de la pensée sauvage », Jack Goody montre que les différences culturelles entre sociétés s’expliquent en partie par la maîtrise ou l’absence de maîtrise de l’écriture. L’expression orale implique la présence physique de l’auditoire, et l’acte de communication s’épuise dans l’  « ici et maintenant » de sa performance. Pas de trace et d’inscription ailleurs que dans la mémoire des auditeurs, pas d’examen et de réexamen du texte, pas de confrontation avec d’autres textes, seule la confrontation entre orateurs permet d’opposer des points de vue. Goody note qu’ « il est certainement plus facile de percevoir les contradictions dans un texte écrit que dans un discours parlé, en partie parce qu’on peut formaliser les propositions de manière syllogistique, et en partie parce que l’écriture fragmente le flux oral, ce qui permet de comparer des énoncés émis à des moments et dans des lieux différents. » (p.50).
Comment les choses se passent-elles dans le champ politique ? L’inscription et la conservation par l’écrit d’une parole politique auparavant exclusivement orale, permettent la construction d’objets politiques complexes tels que le traité de paix ou la déclaration de droits humains.

jeudi, novembre 24, 2011

Avec les smartphones, la médecine devient Rock N'Roll

Le site Proxima Mobile, de la délégation aux usages de l'Internet, nous informe régulièrement des progrès du concours X-Prize consacré au développement d'un fabuleux outil de diagnostic médical : le Tricorder (hommage à Star Trek que vous aviez bien sûr repéré).

Il a mille fois raison de le faire.

Ce nouveau défi illustre de manière exemplaire ce mouvement du numérique qui sort désormais des écrans pour entrer dans nos villes, dans nos vies et même dans nos corps.

Elle montre aussi combien les rêves, et notamment ceux de la science-fiction, et la pensée à partir des usages et des expériences utilisateurs peuvent être féconds.

Elle devrait aussi nous réveiller, avant que nous ne rations la prochaine vague du numérique, celle pourtant pour laquelle nous devrions être particulièrement outillés.

Regardez cette vidéo promo de l'un des candidats au concours : le projet Scanadu.


mercredi, novembre 16, 2011

Eduquer après la Révolution numérique

J'étais invité aujourd'hui à intervenir au Séminaire Sankoré "Faire la classe à l'heure du numérique", deux journées passionnantes d'échanges et de débats sur les transformations éducatives.

Après de  table ronde, intitulée "l'innovation technologique au service de l'éducation" était visiblement pensée comme celle des représentants de la technologie et des éditeurs, et l'on m'avait demandé de parler de l'éducation à l'heure de la troisième Révolution industrielle.


Pour moi, la question de l'impact de la Révolution numérique sur l'éducation doit être pensée à partir de trois convictions.


1- Nous vivons aujourd'hui une nouvelle Révolution industrielle. C'est une transformation technique, économique et sociale globale, qui, comme la première Révolution industrielle, modifie en même temps l'économie, l'urbanisme, les rapports sociaux, etc.
Comme mes amis Bernard Stiegler ou Yann Moulier Boutang, je pense que la révolution en cours nous plonge dans un tout nouveau régime de la production et de l'échange économique.
Pour faire court, à un premier capitalisme centré sur la production (celui de l'école de Ferry), privilégiant l'ingénieur, la propriété intellectuelle, la captation de la force physique des ouvriers, a succédé un second capitalisme articulé autour de la production de masse, la communication de masse et la consommation de masse, privilégiant le marketing et tentant de capter le désir des consommateurs. Nous sortons aujourd'hui péniblement de cette ère pour entrer dans un monde hyper-instruit, hyper-connecté et hyper-outillé, essayant de capter la créativité des consommateurs, et privilégiant donc le design des systèmes et des interfaces.


2- Les systèmes éducatifs ne font pas seulement de la pédagogie. Ce sont des projets politiques, qui, en même temps qu'ils transmettent du savoir, créent aussi de la mémoire, de l'ordre social et de la sélection acceptable, qui s'articulent avec les autres systèmes de transmission (la famille, l'entreprise, la société), et qui répondent aux besoins exprimés par la société. Ce sont aussi des systèmes techniques qui utilisent les technologies de leur époque, ainsi que les techniques d'organisation disponibles.
En 1833, par exemple, la loi Guizot fait obligation aux communes de plus de 500 habitants d'entretenir une école primaire de garçons, qui crée les écoles normales d'instituteur, et normalise « l'instruction morale et religieuse, la lecture, l'écriture, les éléments de la langue française et du calcul, le système légal des poids et mesures. » Elle est contemporaine des développements de l'édition (Louis Hachette, ancien élève de Guizot à l'Ecole normale supérieure, a créé sa librairie-éditeur en 1826) qui ont a la fois bénéficié du développement de l'enseignement de l'orthographe, et permis cette uniformisation de l'écriture dans tout le pays. Elle est également contemporaine de techniques d'organisation napoléoniennes.
Les différentes lois Ferry, entre 1879 et 1883, entraînent une massification de l'éducation et des choix d'organisation - nous pourrions presque dire d'industrialisation - qui ne peuvent être compris sans le contexte de la massification et de la taylorisation du travail dans l'usine.
On ne peut donc pas penser un projet d'éducation de masse sans se demander aussi ce qu'il produit à l'échelle de la société, et à quelles logiques d'organisation et d'instrumentation il répond.
La séquence qui va de la réforme Haby à la décision de conduire 80% d'une classe d'âge au baccalauréat (en fait, nous sommes un peu au dessus de 70 %) couronne spectaculairement une société de consommation et de communication de masse.

3- Il est donc évident qu'à organisation constante, et sans repenser les objectifs (sociaux) et les méthodes du système éducatif, le numérique apporte peu. Je l'ai exprimé assez souvent depuis plusieurs années. Une rafale de nouveaux articles, et les premières évaluations après équipements massifs l'ont confirmé récemment. Un très bon papier d'Internet Actu a fait le point récemment sur ce -relatif - désenchantement. Je vous le conseille. Un autre indice, peut-être plus étonnant encore, est fourni par l'exemple des Waldorf Schools, prestigieuses écoles privées américaines, onéreuses (17.000 dollars par an au primaire, 25.000 dollars par an au Lycée), couronnées de succès, et qui déploient une stratégie extrêmement conservatrice, privilégiant les activités physiques et l'apprentissage Hands On, et bannissant les écrans. Les cadres de la Silicon Valley se précipitent pour y inscrire leurs enfants.
J'ai eu le plaisir de rencontrer, il y a peu de temps le professeur Yitzhak Brick, du Technion Institute. Il nous a raconté combien il avait interloqué une enseignante en lui disant que tout ce qu'il attendait d'elle, c'était qu'elle apprenne à ses filles à se demander pourquoi les deux faces des feuilles des arbres étaient différentes. Son raisonnement était pourtant simple : tout ce que l'on peut vouloir comprendre est aujourd'hui accessible sur Internet. La chose la plus essentielle est d'apprendre à se poser des questions. Des questions joyeuses, insolentes, perspicaces, et porteuses de découvertes. Il avait raison. Voilà le genre de défis que nous devons relever.

Au nom de ces trois constats, nous pouvons donc nous poser brièvement deux questions :
- quelles sont les caractéristiques du nouveau monde industriel dans lequel nous sommes entrés ?
- comment ces caractéristiques nous permettent-elles de repenser une stratégie d'éducation de masse ?
(...)