vendredi, octobre 01, 2010

La leçon de Georges Charpak

La mort de Georges Charpak, mercredi dernier, suscite de nombreux hommages mérités : par sa vie et ses engagements, il fit honneur à la France et à son rapport si particulier à l'Universel.

J'ai eu la chance de collaborer pendant presque dix ans, à la dernière grande cause de sa vie, l'aventure de La Main à la pâte. Et cette expérience me laissera bien plus que des souvenirs : une sorte de tension vibrante qui m'accompagnera, je crois, toujours.

La vie de Georges Charpak est un roman : jeune émigré Polonais (sa ville natale est aujourd'hui en Ukraine), arrivé en France à 7 ans, accueilli par l'école de la République, militant communiste, Résistant, arrêté, évadé de Dachau, chercheur, prix Nobel de physique, inventeur, entrepreneur, écrivain, et militant d'une éducation renouvelée. Il allait de combat en combat avec la même intelligence et le même humour.

Je n'ai quasiment jamais parlé avec lui de ce fabuleux passé : nous parlions pédagogie, et nous parlions de ce projet qui nécessita tant de finesse et de talent de sa part. Mais toutes ses expériences antérieures étaient mobilisées dans ce qui fut sans doute le plus beau combat de sa vie : la très vaste diffusion d'une nouvelle manière d'éduquer, grâce aux sciences. En le voyant fonctionner, j'ai vu un grand savant, un séducteur, un fin manoeuvrier, un politique accompli... au service d'une cause.
Une cause pleine de succès : quand il commença, moins de 3,5 % des instituteurs enseignaient les sciences à l'école primaire. Il semble que près de 25 % s'y soient employés à l'issue de ces dix ans de combat. Je ne sais pas où nous en sommes aujourd'hui.





Je travaillais alors chez Odile Jacob, son éditrice, quand Georges Charpak décida de nous mobiliser, nous aussi, dans l'aventure de La Main à la pâte qu'il s'apprêtait à lancer. C'est sans aucun doute ce projet qui nous a décidé à lancer l'aventure Odile Jacob Education. Pendant ces dix années, nous avons développé toute une offre de matériel pédagogique, de CD-ROM de formation des enseignants, acquis des droits américains, adapté ces scénarios pour la France, puis rebondi vers l'Espagne, l'Egypte, le Chili, la Colombie... Ce fut passionnant et exaltant.

Il n'y avait pas que nous dans cette aventure, qui mobilisa aussi l'Académie des sciences, des centaines d'enseignants rassemblés grâce aux prémices d'Internet, des pédagogues de talent, des chercheurs de tous horizons, des activistes de l'éducation populaire, des Grandes écoles, des bonnes volontés de tous horizons et surtout des dizaines de milliers d'enfants. C'était l'un des talents de Georges Charpak que d'agréger tant de personnalités dans un si vaste mouvement.
Beaucoup des amis de cette époque doivent savoir que je pense à eux ce soir.

La Main à la pâte est le versant français d'un mouvement international qui concerne aujourd'hui de nombreux pays sur tous les continents. Les Américains l'appelleraient peut-être Hands on. Les Français qui connaissent Freinet peuvent facilement y retrouver leurs petits.
Sous l'impulsion de Georges, la France a fait plus qu'emboîter le pas : nous avons sans aucun doute contribué à dynamiser et à nourrir ce mouvement, et surtout à lui donner une audience internationale : la carte suivante montre le nombre de pays avec lesquels la cellule La Main à la pâte, accueillie à l'INRP, a travaillé.



Pour Georges Charpak, la pédagogie se fondait sur une conviction simple : les enfants aiment apprendre. Les enfants sont naturellement comme de petits chercheurs (et les chercheurs sont de grands enfants - aimait-il à ajouter). Les encourager dans cette curiosité, leur donner le goût, et les moyens, d'y répondre par eux-mêmes, c'est non seulement la voie pour leur faire apprendre les sciences, mais c'est surtout le moyen de leur permettre de comprendre, d'aimer apprendre, de forger un esprit critique, et en fait, de former des citoyens intelligents et (donc) critiques.

Idéalisme ? Il m'a suffit de visiter cette classe de Vaulx en Velin, avec des enfants de 7-8 ans nettement défavorisés, et de voir leur curiosité, leur joie et surtout leur maturité (je n'oublierai jamais ce petit garçon, dont les parents ne parlaient visiblement pas Français, qui réussit à mettre fin à un débat en proposant "un moyen simple de trouver la variable pertinente").

Ce qui était intéressant dans cette approche, c'est qu'elle ne se limitait pas à ces valeurs humanistes qui auraient pu déraper dans quelque chose d'un peu permissif. Au contraire, il y avait tant de travail, pour former les enseignants (apprendre par exemple à ne pas souffler la réponse mais à toujours renvoyer vers une question sur le moyen d'en avoir le coeur net), pour concevoir des situations de départ riches de potentiel pédagogique, pour designer des curriculum et des règles d'interaction, pour trouver les mots permettant de poser des concepts justes dans ces jeunes esprits ! La pédagogie non frontale n'est pas une facilité, loin de là.


Enfants, chercheurs et citoyens

Mais ce que je n'oublierai pas, non plus, c'est que ce combat pédagogique était aussi un combat éthique et politique.

Pour Georges Charpak, transmettre cette intelligence scientifique, c'était d'abord transmettre le goût des sciences qu'il aimait tant et qui lui avaient tant apporté.

C'était plus encore donner une chance à toutes les intelligences et libérer des intelligences qui, sans cela, auraient pu être rebutées - ou exclues - par la fraction la plus conventionnelle et formatée de notre éducation. Pas besoin d'être intégré depuis des générations pour imaginer un moyen d' "en avoir le coeur net".

C'était une éducation éthique, qui plaçait la preuve au centre de la controverse, et qui apprenait donc à ces enfants à la fois à ne pas craindre l'affrontement (intellectuel), et à le régler par les moyens de l'expérience et de la raison - au lieu de la violence spontanée et de la loi du plus fort. Nous avons souvent parlé de ce qui se passait quand un groupe d'enfants s'habituait à ce genre de règles de fonctionnement, qui devraient être, dans l'idéal, celles qui organisent la communauté des chercheurs. Et nous avons souvent rêvé de ce que serait un monde où les adultes auraient les moyens intellectuels de se forger une opinion raisonnée et de ne pas se laisser balader par les chiffres tronqués ou les slogans faciles.

C'était un moyen de lutter contre les obscurantismes et les fanatismes. "Pas de poseurs de bombe parmi les chercheurs", me disait-il souvent. Et quand je lui objectais un jour qu'au contraire, les poseurs de bombe sont bien souvent des gens instruits, il me répondit  "oui, étudiants ou ingénieurs, qui pensent que tout a une réponse, mais jamais chercheurs".
Car cet homme engagé et passionné, plein de toute la légitimité que l'on peut souhaiter, respectait infiniment le doute, la contradiction et l'aveu de l'ignorance. Il fallait toute sa stature pour convaincre tant d'enseignants des vertus de savoir répondre "Je ne sais pas... Mais je vais chercher et je te dirai demain..."

C'était enfin, il en était convaincu, la condition de la survie de nos démocraties. Tant de problèmes énormes (environnement, énergie, approvisionnement en eaux) nous attendent. Qui vont demander des choix douloureux et compliqués. Si les citoyens ne peuvent pas prendre part à ces débats, on décidera pour eux, sans eux, et donc sans démocratie.

Pour moi, c'est tout cela la leçon de Georges Charpak. Et j'espère qu'elle résonnera longtemps encore.





3 commentaires:

  1. J'ai toujours l'impression qu'il y a deux grands courants pédagogiques dans le monde : d'un côté les Comenius / Rousseau / Montessori, qui pensent que l'apprentissage doit être accompagné mais non imposé, et puis l'école jésuitique, pour laquelle tout est douleur et pour laquelle le savoir n'est pas transmis mais infligé, où le précepteur est le supérieur et doit le rester. Apparemment, Georges Charpak s'inscrit dans la première tradition.

    RépondreSupprimer
  2. Ce n'est pas le souvenir que je garde de mon passage chez les jésuites :D

    RépondreSupprimer
  3. Très bel hommage! Enchantée d'avoir découvert votre blog.

    RépondreSupprimer