mardi, juin 26, 2018

Pour une administration libérée

Il y aura bientôt 5 ans que je travaille à la transformation numérique de l'Etat, dont bientôt trois ans à la tête de la DINSIC. Au cours de ces quelques années, grâce à d'innombrables rencontres et de multiples projets, nous avons soutenu la diffusion dans l'Etat de pratiques innovantes : stratégies ouvertes (open data, open government, contribution au logiciel libre), stratégies de plateforme (France Connect, API.gouv), recours aux datasciences, recours aux communs numériques (comme la BAN ou Open Fisca), meilleure prise en compte de l'expérience utilisateur, innovation ouverte (programme des entrepreneurs d'intérêt général), et bien sûr les méthodes agiles avec plus de 55 Startups d'Etat.
Plus discrètement, mais avec autant d'impact, nous avons soutenu une évolution qui commence à porter ses fruits, dans la conduite des grands projets, le travail sur le socle informatique de l'Etat, ou l'échange de données entre administrations (qui épargne chaque année des millions d'envois de pièces justificatives).
Des milliers d'agents publics ont commencé à s'approprier cette révolution numérique, et des millions de citoyens utilisent chaque jour les produits nés dans l'incubateur beta.gouv.fr, se connectent avec France Connect ou utilisent, parfois sans le savoir, les données libérées par l'open data.

Au fur et à mesure de cette expérience, de ces rencontres et de ces coopérations, je me suis pourtant convaincu que le véritable enjeu est ailleurs. La transformation numérique de l'Etat, pour faire advenir l'Etat de notre civilisation numérique, l'Etat qu'exige notre époque, appelle d'abord et avant tout une transformation de l'Etat lui-même : une remise en cause des formes actuelles de la bureaucratie.

Il ne faut pas mépriser les formes de cette bureaucratie.  Comme le rappelle David Graeber, la bureaucratie a été une forme éminente d'organisation et donc de puissance d'action, qui a fait la force de grandes nations et qui a même inspiré puissamment le capitalisme naissant. Elle a permis la naissance des multinationales qui ont été, à leur tour, de puissants centre de rayonnement et de prospérité.

Il ne faut pas les mépriser, mais il faut se souvenir que les formes d'organisation, les techniques de pouvoir, sont toujours contemporaines des technologies et des représentations d'une époque. 
Pour s'en convaincre, j'aime rappeler que Guizot, ministre de l'Instruction publique auteur de la célèbre loi de 1833 qui instaurait une école primaire par commune, avouait rêver d'une France dans laquelle chaque élève, chaque jour, serait au même instant en train d'étudier la même page du manuel scolaire que tous les autres élèves du pays. Ce même François Guizot qui avait été le professeur, au "pensionnat normal" (prédécesseur de l'Ecole normale supérieure) d'un certain Louis Hachette, lequel venait de fonder sa propre maison d'édition scolaire et universitaire. Maison qui deviendra richissime quand Hachette aura l'idée de proposer des points de vente dans les réseaux ferroviaires (privilège qu'il obtint d'un certain Comte de Ségur contre l'engagement de publier les ouvrages de sa femme... la Comtesse de Ségur).
Et c'est ainsi que l'école que nous connaissons,  dont les parcours se sont quelque peu diversifiés depuis le rêve d'uniformité de Guizot, ne peut être comprise sans comprendre en même temps les armées napoléoniennes, les évolutions de l'édition, de l'imprimerie, du chemin de fer...

La bureaucratisation que nous connaissons date d'une époque où l'instruction était rare, l'information difficile d'accès, les télécommunications inexistantes, les possibilités de synchronisation aléatoires. Forcer la puissance du groupe à travers une pyramide d'obéissance, relire longuement la note avant de l'envoyer vers le ministre, la faire valider en chemin par les 15 autorités nécessaires, s'assurer que tous les ouvriers utiliseraient les mêmes boulons... Tout cela avait du sens.

Mais nous vivons dans un monde différent. La révolution numérique est passée par là. Comme aime à le rappeler Peter Diamantis, le guerrier Masaï au Kenya, s'il possède un téléphone portable, a accès à plus d'informations que n'en avait Bill Clinton à la maison blanche.

Nous avons, en quelques décennies, assisté à cinq évolutions spectaculaires...
1- l'éducation de masse a remarquablement progressé. Plus de 80 % des habitants de la planète savent aujourd'hui lire, écrire et compter. On disserte à l'envie en France pour savoir si le niveau du baccalauréat a baissé, semblant négliger le fait qu'il y a 50 ans à peine, le bac ne concernait de 20% d'une classe d'âge ;
2- l'information est de plus en plus accessible. Non seulement parce qu'une masse incroyable de culture et de savoir est désormais disponible en ligne, mais surtout parce que nous continuons à numériser d'innombrables dispositifs et à partager ces informations en open data, parce que de nouveaux locuteurs s'expriment sur les réseaux sociaux et la blogosphère, et parce l'exigence de transparence ne cesse de progresser... sans même parler des gigantesques communs informationnels comme Wikipédia, OpenStreetMap ou le dernier en date, que j'aime beaucoup : Software heritage ;
3- Ces adultes éduqués et informés ont accès à une puissance d'agir sans précédent. Le moindre ordinateur portable d'aujourd'hui aurait fait pâlir d'envie la NASA. Nous avons accès à des outils d'archivage, de calcul ou de création inestimables ;
4- De très nombreuses tâches répétitives - et pas seulement celles du bas de l'organigramme - sont en voie d'automatisation du fait de la révolution de l'intelligence artificielle ;
5- Et enfin, mais c'est sans doute, l'essentiel, nous avons d'innombrables canaux d'échange, de dialogue, de synchronisation, de coopération, de co-création... Des innovations techniques (téléphones de xième génération, internet, micro-satellites) mais aussi logicielles (messageries instantanées, réseaux sociaux), voire organisationnelles (Slack).

Avec de telles ressources accessibles à tous, les formes anciennes d'organisation ne sont plus les meilleures. Elles apparaissent rigides, lentes, inefficaces. Et surtout, elles demandent un prix aux salariés que de moins en moins de gens sont prêts à payer. Beaucoup l'ont écrit : Pekka Himanen à propos de l'Ethique du hacker, David Graeber, avec son concept de Bullshit Jobs dont le succès l'a dépassé, sans même parler de toutes les gloses plus ou moins inspirées autour des générations millenium et autres.
Mais surtout, qu'on y croie ou pas, force est de le constater. Les jeunes générations (je parle bien sûr de celles qui ont le choix, celles qui maîtrisent un métier dont les grandes organisations ont besoin, et notamment les informaticiens), le jeunes générations votent avec leurs pieds. Elles renâclent de plus en plus à entrer dans les organisations qui ne respectent pas leur liberté de pensée et d'action, qui ne leur donnent pas de sens ni d'autonomie dans le travail. On le rencontre dans l'Etat, mais on le sent plus encore dans le secteur privé qui peine lui aussi, de plus en plus, à recruter les talents dont il a besoin.

Ils ont raison. Pourquoi accepter un travail qui sera remplacé tôt ou tard par une intelligence artificielle ?

Il est temps de chercher autre chose. 

Nous avons montré, ces dernières années, à la DINSIC, que des modèles d'organisation inspirés par les méthodes agiles, ouverts aux écosystèmes, attentifs aux usagers étaient possibles dans l'Etat et pouvaient avoir un impact considérable.
Les startups d'Etat montrent que de petites équipes agiles, de 3 à 4 personnes, autonomes, travaillant au plus proche des usagers réels, autorisées à choisir leurs technologies et à modifier leurs cahiers des charges en fonction des retours d'usage pouvaient faire des produits rencontrant, en moins d'un an, des millions d'usagers, pour un coût défiant tout ce qui était envisagé jusque là.
Elles montrent surtout qu'une petite équipe acceptant avec humilité les retours des usagers, faisant progressivement grossir un produit en ne perdant jamais de vue que seule la satisfaction des utilisateurs justifie son travail, pouvait produire de meilleurs produits, simples, efficaces, utilisés, en s'épargnant des mois de négociations sur ses spécifications. A l'ère du numérique, comment peut-on encore envisager de développer un produit sans le faire en dialogue constant avec les utilisateurs ?
L'équipe Etalab a prouvé à quel point la puissance publique pouvait compter sur la société civile, et surtout sur des citoyens militants, civic tech, contributeurs aux grands communs numériques, etc. Des projets comme la Base adresse ou Open Fisca ont montré combien il pouvait être facile, et utile, de coopérer dans une logique de communs.
Le recours aux logiciels libres a permis des coopérations importantes avec d'autres gouvernements avec une gouvernance légère et une culture de création.
Le programme des "entrepreneurs d'intérêt général" a permis de montrer la capacité des administrations à s'inventer de somptueux défis et l'apport inestimable que pouvaient fournir des profils rares et atypiques, mûs par le désir de servir l'intérêt général.

Nous essayons d'inventer, à la DINSIC, une administration plate, mobile, réactive, apprenante, dans laquelle chacun est engagé en mode projet, dans laquelle il y a le moins de niveaux de validation possible. Tout est encore très perfectible, mais l'ambition est affichée et partagée.

C'est en ce sens que nous affirmions, dans la note à la Fondapol publiée avec Pierre Pezziardi, que la révolution numérique est principalement une révolution organisationnelle et managériale.

Ces dernières années, en réaction à la perte de sens, et in fine d'efficacité des entreprises, de nombreuses entreprises, et pas seulement des startups, ont recherché de nouvelles stratégies d'organisation. Même la société Michelin s'y emploie. Certains observateurs appellent cette évolution le mouvement des "entreprises libérées". On parle même de plus en plus d' "administration libérée". La Belgique assume même cette ambition de manière publique, et, semble-t-il, probante.

Il faut toujours se méfier du succès des mots. Ils peuvent facilement devenir les habits neufs d'une réalité qui ne change pas.
Il n'empêche, le monde dans lequel nous sommes entrés ne tolèrera plus des employés "robotisés" par une description rigide et un contrôle tâtillon de leurs tâches. Les managers de ce monde ne se satisferont plus de feindre d'organiser des réalités qu'ils ne contrôlent pas et de consacrer leur énergie à s'imposer dans des circuits de décision qu'ils n'améliorent pas. La société civile ne supportera pas longtemps de s'entendre répondre "attendez, taisez-vous, nous vous reviendrons prochainement". Le monde ne résisterait pas à une surpuissance de ceux qui disruptent et à un immobilisme de ceux qui servent l'intérêt général.

L'un des piliers du mouvement mondial de l'open government, Sir Francis Maude, aimait citer la phrase prêtée à Victor Hugo "il n’est rien au monde d’aussi puissant qu’une idée dont l’heure est venue."

Saisis par la puissance diffusée partout par le numérique, contraints par la puissance des innovateurs radicaux et la désertion des talents, poussés par l'exigence de nos usagers, nous n'avons pas le choix. L'heure d'une nouvelle organisation est venue.


3 commentaires:

  1. Ta plume porte haut un militantisme nécessaire dont je partage largement l'intension. Je regrette, cependant, une nouvelle fois que tu ne portes pas aussi la nécessité de faire démonstration en évitant la question de la valeur ainsi créée. De mon point de vue, et c'est encore plus vrai lorsqu'il est question de l'organisation, la clef se trouve dans la performance et la cartographie des processus. De même qu'il y a un socle SI, il y aura un socle organisationnel ET un socle de processus. Ensemble, ils forment les trois piliers de la mise en oeuvre des procédures, fondement du fonctionnement de l'appareil administratif. Concernant la révolution managériale, j'en partage plus encore la nécessité et, pour moi, elle passe par la valorisation du capital humain, et au delà immatériel, de l'administration. Enfin pour une administration libérée, libérons les convictions, en particulier des agents! Si je devais résumer tout ça par une formule, dont j'espère qu'elle serzit discutée et améliorée, je dirais (Conviction + Performance) x numérique = valeur de l'admnistration libérée

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  2. Qu'il est bon et réconfortant de vous lire, donnons nous la volonté de réussir.

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