lundi, mars 02, 2009

Le Monde ne se pilote pas comme une usine



Pour certains, l’"empire du management"  commence à la Renaissance et explique en large part les succès de l’Occident, comme ses difficultés d’aujourd’hui. Pour la plupart, c’est simplement une réalité quotidienne, qui se durcit dans le monde de l’entreprise et gagne insensiblement d’autres sphères de la réalité sociale. Avec Tony Blair, il a acquis d’incroyables lettres de noblesses en matière de politiques publiques… On apprend ainsi dans ce livre que la privatisation des prisons américaines est encadrée par une liste de 464 standards, tous dûment notés par une agence… ce qui n’empêche pas de trouver dix fois plus de blessés dans les prisons privées… Partout, en effet, se développe ce "gouvernement par le consentement", c’est-à-dire, selon Maya Beauvallet, cette tentative "d’encourager les individus à adopter tel ou tel comportement, ou au contraire de les en dissuader, en jouant sur leur intérêt bien compris. Le mécanisme le plus élémentaire repose sur la récompense ou la pénalité : si vous faites ceci, vous gagnerez cela ; si vous ne faites pas ceci, vous n’aurez pas cela."Le point commun entre l’usine automobile, la crèche israélienne, l’hôpital new-yorkais, la charcuterie italienne, la privatisation des prisons ou la gouvernance de la recherche ? Tous sont pilotés par des indicateurs et des incitations qui ont tourné en fiascos, analysés dans ce réjouissant livre de Maya Beauvallet.
Cette pratique de gouvernance repose sur des présupposés qui méritent analyse. Elle a sa logique, qui s’écarte, par exemple, de la logique de l’honneur, et privilégie la représentation d’un acteur rationnel optimisant son intérêt… Mais surtout, bien souvent, elle ne fonctionne pas.


Maya Beauvallet est économiste et a le sens de l’humour. Elle travaille depuis des années sur les indicateurs de performance et livre ici une ample synthèse de l’approche économique de cette question… Mais elle le fait, et c’est ce qui rend son livre si joyeux, à travers douze exemples d’échecs inattendus et parfois très réjouissants, de tentatives de management par l’indicateur et l’incitation… Une crèche israélienne se désole de ce que les parents ne reviennent pas chercher leurs enfants à l’heure convenue. Que fait-elle ? Elle instaure une amende de retard, qu’elle fixe au prix d’une heure de baby-sitting. Que se passe-t-il ? Les retards augmentent. On vient de chiffrer aux yeux des parents la (faible) gravité de leur retard : on les a décomplexés. Et on leur suggère une démarche très rationnelle : pourquoi payer un baby-sitter puisque la garderie fait le même service pour le même prix ? Et lorsque la crèche, en désespoir de cause, revient au système antérieur, les pratiques des parents ne se modifient pas à rebours : la faute a été chiffrée, le chiffre n’est pas dissuasif : les habitudes perdurent…

Titre du livre : Les stratégies absurdes, comment faire pire en croyant faire mieux
Auteur : Maya Beauvallet
Éditeur : Seuil

(article publié sur Nonfiction)

Aucun commentaire:

Publier un commentaire