mercredi, mai 30, 2007

Dans le même bateau




Peter Sloterdijk est un philosophe et écrivain allemand contemporain. Sa réputation parfois sulfureuse, surtout depuis la publication des Règles pour le dressage du parc humain ne doit pas dissimuler un esprit authentiquement novateur, s’emparant des problèmes contemporains avec une audace et un décalage de point de vue des plus féconds. Sloterddijk doit être lu pour ce qu’il écrit, et non pas pour les polémiques médiatiques ni pour son apparence romanesque.
Dans le même bateau propose, dans une manière bien allemande que l’on retrouve par exemple chez Hans Jonas (Le Concept de Dieu après Auschwitz), une sorte de parabole, de genèse fictive, d’histoire imaginaire de l’humanité qui permet de forger des concepts éclairants et de répondre à la question : du « dégoût que la société actuelle éprouve pour sa classe politique ».
La réponse de Sloterdijk tourne le dos aux explications philosophiques ou sociologiques pour proposer, à mille lieues des commentaires journalistiques habituels, une réflexion fondée sur ce qui fait appartenance, ce qui fait que les groupes humains tiennent ensemble et la manière dont cette cohésion fonctionne.

Cette histoire (imaginaire, une fois encore) des modes d’être ensemble distingue trois étapes, racontées selon une métaphore marine : l’âge « paléopolitique » serait celui de petites communautés (des clans) « dérivant sur des radeaux ». La seconde période (celle de la politique « classique » serait celle de la « navigation côtière » de navires souverains obéissant à l’ordre disciplinaire et aux idées de grandeur. Le troisième âge, dans lequel nous serions entrés, serait celui de « gigantesques super-ferries, quasiment ingouvernables en raison de leur taille monstrueuse et sillonnant un océan de naufragés ».


Le premier âge de la politique, celui de la « horde », est une sorte de couveuse. Couveuse pour l’espèce humaine, qui va assumer sa faiblesse, son gros crâne, la prématurité de ses enfants. Couveuse pour l’individu qui va y développer cette empathie caractéristique de l’humain, le langage, la culture. Le mode d’être au groupe est global : les individus vivent à l’intérieur d’un globe psychique et sonore. existence et appartenance y sont presque indissociables. Le culte des ancêtres et la stabilité du groupe sont primordiaux. La « politique » rudimentaire vise à protéger chacun et à pousser chacun à rester « petit » pour le Bien le plus grand : la transmission de la vie et la perenité du groupe.

La « politique » classique, second âge de la politique, naît de la nécessité de reproduire ce modèle à plus grande échelle. Les cités, les civilisations, les empires ne peuvent se satisfaire, pour se pérenniser, de cette « répétition ». L’appartenance au Grand remplace petit à petit l’appartenance au groupe. La politique se fait plus abstraite. Les figures métaphysique y font leur apparition, car une théorie capable de rendre compte de ce gigantisme doit sous-tendre ces organisations gigantesques qui charrient leur lot de contraintes et de souffrances.
Une classe de dirigeants particuliers est nécessaire pour prendre les rênes de ces systèmes gigantesques (à échelle anthropologique), abstraits et instables. De véritables « athlètes », « mégalo-athlètes » dit Sloterdijk, conditionnés dès leur enfance par un entraînement et un dressage spécifique, « sont préparés à vivre dans un monde où la grandeur et l’abstraction marquent autant les perspectives que les soucis ». Pratique aristovratique par essence, qui se retrouvera même dans nos sociétés démocratiques.

Evidemment, en produisant des champions, on produit aussi des non-champions, des masses manipulées, dominées. Cette politique abstraite sépare et prépare donc la possibilité de l’exploitation, du rejet, de la guerre et de l’asservissement. C’est ainsi que Sloterdijk estime que le développement dans l’empire de l’Eglise catholique est une réponse en miroir : « l’empire romain survit par l’Eglise qui devient sa copie en s’opposant à lui ».

« Avec l’avènement de l’ère industrielle, quelque chose se met à bouger dans le domaine des empires vieux de trois à quatre mille ans.  » Et c’est le troisième âge de la politique.
Au début, ce mouvement vise à associer l’individu à la chose publique : démocratisation. Mais il va rapidement plus loin. « Quelque chose », peut-être « l’esprit de l’ère agraire », peut-être « Dieu », disparaît avec les formes classiques de la politique. « Les acteurs du nouveau jeu mondial de l’ère industrielle ne se définissent plus par rapport au sol et à la « patrie » mais par des accès aux gares, aux terminaux, et à toutes sortes de possibilités de raccordement. Pour eux le monde est une hyperbulle câblée. »
Dans cette évolution, les formes classiques de la synchronisation politique s’émoussent. Le monde devient global, l’appartenance globale, le tourisme devient tourisme de masse... et surgit une sorte de dégoût de la représentation politique, symétriques d’autres pathologies : dépression, angoisse, perte de repère.
Que faire, alors ? D’abord s’accorder une pause, un temps de réflexion. Il est probable que le politique doit se trouver aujourd’hui de nouveaux objectifs et de nouvelles formes d’action. « Nous ne savons pas de quels types d’individus nous avons besoin pour combler les espaces vides et quel programme d’entraînement il serait nécessaire de mettre en œuvre. » Il est probable que ces nouveaux « hommes politiques » devraient être des athlètes d’un genre nouveau : « âmes d’excellence dans le domaine de la coexistence. Comment faire pour coexister avec un milliard deux cent millions de Chinois ».
Quelques évolutions sont probables : vengeance du local (guerres des Balkans), nécessité de penser à la fois le global et le local, retour de l’individu dans la politique. Beaucoup d’autres sont à découvrir et à interpréter.

Le livre de Sloderdijk mérite de nombreuses critiques et suscite de nombreux commentaires. Publié en Allemagne en 1993, il est antérieur à l’irruption du terrorisme planétaire et ne tient que très peu compte des évolutions technologiques récentes. Il reste prisonnier de schémas classiques de la politique. Symétriquement, dans notre contexte post-élections présidentielles, il donne envie de tester de nombreuses analogies. Mais c’est là sa force : il propose un cadre de lecture audacieux, innovant. Il décale la question de la « décadence de la politique » et fait porter le regard sur de nouvelles perspectives. Il introduit des concepts opérants dont les limites mêmes sont instructives.
Bref, il nous permet de philosopher à notre tour et ce n’est pas la moindre de ses qualités.

Dans le même bateau, essai sur l'hyperbolique, Peter Sloterdijk, Rivages poches, 1997



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