jeudi, juillet 16, 2009

Préparer la société numérique

Plus de 10 millions de chercheurs dans le monde publient plus de 5 millions d’articles et près d’un million de brevets par an. Dans quelques années, les murs d’images, les services géolocalisés, le web réellement sémantique, les objets intelligents, les nanotechnologies, ou les dialogues entre avatars intelligents seront d’usage quotidien.

Internet, moteur de ce mouvement, sort du réseau et des ordinateurs et devient un réseau global, une « infosphère », conjuguant de nombreux moyens de télécommunication, d’immenses archives, d’innombrables objets connectés, des milliards de capteurs et de senseurs et rassemblant bientôt plus de deux milliards d’humains.



Il est moteur parce que, précisément, il conjugue les technologies de l’intelligence et les technologies de la communication. Fournissant ainsi la possibilité d’une communication personnalisée de masse, un lien quasi permanent entre individus singularisés, le réseau global sous-tend des évolutions profondes qui commencent à peine à être analysées :
- l’organisation horizontale de nombreuses institutions, qui bouleverse les processus de production, d’engagement ou d’action collective ;
- l’émergence concommitante de nouvelles pratiques du soi, de renforcements de l’individualité, voire de construction d’identités numériques ;
Le dialogue de ces deux tendances explique par exemple le succès fulgurant de la campagne d’Obama, fondée sur des pratiques de community management et sur une stratégie de mobilisation de militants autonomes et fort bien équipés ainsi que, secondairement, sur une rare maîtrise des nouvelles technologies.

La mutation économique, dont la crise actuelle n’est qu’une manifestation, est elle-même liée à ces changements sociétaux. Au fond, l’espace industriel, qui s’était déployé au XXe Siècle autour de l’axe conception – production – marketing - consommation est aujourd’hui contraint de se réorganiser autour du sociétal. La faillite de General Motors, après 103 ans de domination économique et symbolique, symbolise la chute de ce modèle industriel « productiviste - consumériste » insensiblement remplacé par des modèles où les services, les usages et même la valeur sont créés dans une collaboration entre l’entreprise et l’utilisateur.

L’Histoire a déjà connu de telles « synthèses créatives » succédant à des phases d’intenses poussées technologiques : le Siècle des cathédrales, la Renaissance, la Belle époque… Ces périodes permettent la synthèse de multiples innovations technologiques, mais surtout leur interprétation par la société : créateurs, politique, économie, valeurs.

Dans de tels moments, les changements techniques, politiques et sociaux vont de pair. L’invention de l’imprimerie, rupture technologique, fut d’abord une catastrophe économique pour les 10 000 moines copistes européens et les monastères qui en vivaient. Elle permit pourtant la Renaissance, mais aussi la Réforme, non seulement parce qu’elle permit la diffusion massive du savoir, mais surtout parce qu’elle émancipa la culture de la tutelle de l’Eglise catholique.

Les changements que nous pouvons percevoir ne sont donc que les premières esquisses d’une recomposition en cours. Dans les trente années qui viennent, le travail, l’identité, les valeurs, le logement, le transport, l’énergie, la santé, l’éducation et bien d’autres domaines seront redéfinis pour longtemps.

Même si cette histoire sociale n’est pas écrite, quelques points de ruptures peuvent déjà être repérés :
- Redéfinition des identités, à travers les personnalités numériques (identifiants, clouds personnels, dématéralisation et archivage des données administratives et intimes, contrepartie numériques des objets physiques), la redéfinition de la sphère de l’intime, à travers les identités d’engagement et de résistance au réseau global, puis prochainement l’intrication croissante des corps et des réseaux ;
- Evolutions profondes du lien social, d’abord marquées par une fracture numérique qui sera plus générationnelle et culturelle que sociale, puis par une réorganisation autour des dynamiques des réseaux ;
- Poursuite de la mutation économique avec un rapport nouveau entre l’économie et la subjectivité, puisque de nombreux biens communs essentiels dans l’économie de la connaissance sont désormais des biens ouverts, collectifs et, pour partie, intimes.
- Bouleversement de la civilisation urbaine, avec l’intégration dans nos métropoles de services sans nombre : réalité enrichie, géolocalisation, cartographie collaborative, espaces de mobilisation, gestes d’artistes, nouvelles gestions des transports et des échanges.
- Réinterprétation du rapport à la nature, dans un monde surveillé, mis en images, que chaque citoyen pourra connaître et influencer.

L’Asie, les Etats-Unis, ou l’Europe, explorent leurs chemins spécifiques dans chacune de ces dimensions. Le législateur et le régulateur y seront rapidement saisis des tensions nées de ces mutations.

Il leur faudra organiser une économie dans laquelle il n’est plus possible de séparer la production de la distribution ou de la régulation. Les grandes infrastructures, sources du dynamisme et de la compétitivité, y seront autant cognitives et interactives que physiques. Des bases de données de patrimoine culturel, des normes techniques d’interopérabilité des services, des formats d’information médicale, des architectures de distribution de l’électricité deviendront les enjeux de batailles politiques et économiques déterminantes.

Il leur faudra en particulier définir de nouveaux périmètres de biens communs et d'accès à ces biens communs et de nouvelles relations entre ces biens communs, les individus et les Etats.

(La Lettre de l'Arcep, Juillet 2009)

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