mercredi, avril 11, 2012

Premiers enseignements du colloque sur la néoindustrialisation


Mardi 27 mars, dans le cadre des huitièmes Rencontres Cap Digital, se tenait un court colloque sur la néoindustrialisation.

Nous avions choisi ce thème central, à la fois pour souligner l'importance de concevoir une véritable politique industrielle, pour appeler à tourner le dos à l'idéologie du "Fabless" - cette pensée méprisante qui a voulu réserver les tâches créatives à l'Occident et la production au tiers-monde -, et pour insister sur la nécessité de réfléchir à une politique industrielle moderne, tenant compte de la transformation numérique.

Nous avons eu  un débat de très grande qualité. Je vous conseille vivement d'en regarder les actes, accessibles sur la "webconf TV" inaugurée à cette occasion par Cap Digital.

Nous allons travailler sur cette matière très dense, dont nous n'avons pas fini de tirer les enseignements. Mais je voudrais d'ores et déjà, à chaud, partager quelques notes tirées de ces échanges.

1- l'ampleur de la transformation numérique des industries et des services dépasse tout ce que nous imaginions.
Les témoignages de notre première table ronde furent à cet égard éloquents.
Les studios Eclair, engagés dans le cinéma depuis 1907, ont travaillé un siècle sur les mêmes technologies de base avant de devoir changer brutalement en quelques années. La Poste a du, en quelques années, réinventer ses services, son activité, sa logistique, son management et son rapports aux utilisateurs (gagnant de ce fait le prix du manager d'entreprises du prix des technologies numériques 2012). Unowhy avait conçu une tablette tactile un peu avant Apple, et a su rebondir en se spécialisant sur un segment porteur, la cuisine, avant de décider de produire sa célèbre tablette Qooq en France, tant pour des raisons de coût que de qualité. Archos, l'un des nouveaux espoirs français en matière d'électronique grand public, qui faillit bien, lui aussi, succomber au succès de l'IPad, avant de se repositionner à toute allure. Mia electric s'est emparé de tout ce que permet aujourd'hui le numérique pour bouleverser les méthodes de conception et de production d'une voiture et proposer un petit bijou de voiture électrique.
Tous ces métiers, dont aucun n'est à proprement parler numérique, ont témoigné des conséquences de l'entrée dans l'ère numérique. La rapidité, la fluidité, la disruption, le design, l'open source, la concentration de la valeur ajoutée ne sont pas l'apanage du consumer internet. Ces bouleversements concernent tous les métiers désormais.

2- Que deviennent les usines ?
La brillante conférence de Marc Giget nous a ensuite entraîné dans une réflexion sur ce que sont en train de devenir les usines après la révolution industrielle en cours.
Nous avons tous en tête des images d'usines fermées - il y a de quoi depuis dix ans. Ces images nous dissimulent la nouvelle réalité.
Après la révolution numérique, l'usine plus compacte, plus dense en technologie, moins dense en salariés - mais ils sont mieux payés - est un nouveau lieu de relations et de production. Son empreinte sur l'urbanisme, notamment, a considérablement changé et permet de concevoir de nouvelles implantations, à la périphérie des villes, mais en contexte urbain.



3- Non au "Fabless"
C'est important de revenir à la questions des usines. On est au coeur du débat sur la réindustrialisation. Au cours de cette campagne présidentielle, la question de la réindustrialisation s'est progressivement confondue avec celle de la relocalisation. Ce qui est une impasse qui fut bien soulignée par Pascal Daloz, Vice Président de Dassault Systèmes. 
Il y a une vingtaine d'années, de beaux esprits, notamment autour de la Harvard Business Review, nous ont promis un nouvel ordre du monde dans lequel l'Occident se réserverait les tâches nobles et organiserait la sous-traitance généralisée par le tiers monde.
C'est au nom de telles considérations qu'on a pu entendre M. Tchuruk souhaiter qu'Alcatel deviennent "une entreprise sans usine". Elles n'allaient pas sans une certaine dose de mépris pour ces pays émergents supposés incapables de nous rattraper. Elles n'allaient pas sans un certain aveuglement stratégique : la position de Foxcon, avec son million de salariés, qui fabriquent les appareils électroniques des grandes marques quel que soit le vainqueur des terribles batailles commerciales en cours, n'est-elle pas plus intéressante que celle de ceux qui s'affrontent.

C'était une erreur majeure qui s'est payée immédiatement. La Silicon Valley produit des visions et des produits qui changent l'ordre du monde. Mais elle ne produit pas d'emplois. (Le récent exemple d'Instagram : 1 milliards de valorisation pour 13 salariés en est une nouvelle preuve). Son modèle ne peut être généralisé. 
L'industrie, ce n'est pas seulement l'ancien monde industriel. L'industrie, c'est d'abord la concentration de compétences humaines et de capitaux au service d'un projet de fabrication. Ce peut être le socle autour duquel s'articulent de nombreux services. On ne peut se contenter d'une industrie désincarnée, "over the top" comme on dit en Californie. Même Apple, dont on répète trop souvent que c'est une entreprise de design, conçoit des chaînes de montage entières et travaille assidûment sur les procédés de production. Avec une véritable usine en interne qui lui permet de spécifier les usines sous-traitantes. Ce qui lui permet à la fois d'atteindre ses extraordinaires performances et de pouvoir d'une simple décision transférer ses usines de la Chine vers le Brésil.

4- Sortir du ghetto numérique
La quatrième leçon, qui n'étonnera pas ceux qui connaissent les réflexions de Cap Digital sur la Vie numérique, est que le numérique a tout à perdre en restant dans son ghetto.
Le numérique n'est plus, depuis longtemps, la seule affaire des écrans et des télécommunications. Il investit les objets, les villes, les corps, même. Si les pures players sont importants pour leur potentiel de croissance et leur capacité à changer le monde, ils ne suffisent pas à fonder une politique industrielle. Il y aurait le risque - qui menace même la Silicon Valley, d'une croissance sans emploi.
C'est en s'alliant avec les autres secteurs, c'est en investissant les services et les usines, que le numérique retrouvera sa véritable vocation, qui est industrielle.
Mais il faudra pour cela que le numérique accepte ces alliances, accepte aussi de rentrer dans un réel complexe et résistant. Et il faudra que les politiques industrielles cessent de renvoyer dos à dos l'industrie et les services, dans une opposition qui oublie au passage l'Internet des objets, le logiciel et l'ensemble des transformations hybrides à venir. Car l'essentiel, dans le numérique, est ce qu'il détermine comme mutations en dehors du numérique.

5- Une stratégie de néoindustrialisation
Ce n'est pas en une matinée que se clôturent de tels débats. Et pourtant, de telles rencontres donnent espoir. Elles montrent qu'il existe un chemin nouveau, moderne, pour rééquilibrer notre politique industrielle. Il existe un contenu à ce projet de néoindustrialisation que nous appelons de nos voeux et qui nous a fait lancer ce colloque. Ce chemin demandera un dosage harmonieux des politiques industrielles, pour travailler tout autant l'innovation radicale (celle du numérique) que la transformation de l'ancien (celle de l'industrie ET des services), et de faire émerger ce secteur hybride dans laquelle la France excelle (Unowhy, Parrot, Withings, JoshFire...).
Il nous imposera, comme l'a souligné Jean-Louis Fréchin, de sortir de la crise de la proposition qui caractérise l'essoufflement de notre industrie, et de retrouver, grâce à une nouvelle alliance avec les publics, une industrie porteuse de sens. Ce sera, a rappelé Gilles Babinet, une industrie qui proposera un nouvel équilibre entre la standardisation, la personnalisation, au delà de la consommation de masse et des customisations malhabiles. . Elle proposera également un nouvel équilibre entre la recherche et la production. Car, ce fut rappelé également, une usine est aussi un lieu d'apprentissage : comment être réellement innovant en se coupant de la production ?Cette "néoindustrie" pourra justement s'appuyer, comme l'a démontré Gérard Roucairol, Vice-Président de l'Académie des technologies, sur l'existence de ce système d'information global qui est désormais à la taille de la société toute entière. Il demandera, comme l'a esquissé Bettina Laville, une véritable inflexion des stratégies industrielles, qui devront allier capacité de prospective, capacité d'investissement stratégique, prise en compte globale de l'environnement et recherche de l'innovation. Il faudra peut-être aussi une refondation du droit lui-même, pour que ses catégories permettent enfin de penser en des teres conformes à cette nouvelle économie.
Regardez-les, tous, sur la webconfTV. Mon résumé est trop succinct. Il ne vise qu'à souligner l'ampleur de la tâche qui nous attend, mais aussi le fait qu'il existe, en France, de la vision, du talent, et de l'énergie à revendre pour engager cette transformation.

EDIT : j'ai utilisé ces analyses pour une conférence à l'AG du Syntec numérique, dont les slides sont consultables ici.

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