lundi, février 10, 2014

L'open data, c'est (aussi) de l'efficacité stratégique

La dimension démocratique de l'open data, ainsi que son potentiel d'innovation économique et sociale me semble désormais bien compris de tous.

Mais on parle moins son potentiel de transformation des institutions elles-mêmes, à l'heure où la simplification, la modernisation de l'action publique et la maîtrise de la dépenses deviennent essentiels. C'est pourtant l'un des objectifs importants de cette démarche.

L'open data, on le sait, consiste, pour le gouvernement, à partager les données produites ou détenues par les administrations ou les établissements publics à l'occasion de leur mission de service public, gratuitement, dans des formats ouverts, et en autorisant toutes les réutilisations.

Cet engagement est une liberté fondamentale qui n'est limitée que par le secret des délibérations du gouvernement, la protection de la vie privée, la sécurité nationale, et quelques autres secrets légaux (comme le secret fiscal, par exemple).  Malgré ces différents secrets, l'Etat dispose de vastes réserves de savoir disponible, qui ne demandent qu'à être partagées. L'open data ne vise pas seulement à rendre des comptes (même si c'est l'une des dimensions importantes de cette politique), mais aussi à libérer tout le potentiel possible des données utilisées par l'Etat. D'où, par exemple, l'importance des formats ouverts. Il s'agit de rendre les données les plus disponibles possibles, les plus vivantes possibles, les plus appropriables possibles, d'en susciter le plus de réutilisations possibles et de les partager avec le plus grand nombre.

Pourquoi ? A cette question, Gavin Stark, le directeur de l'ODI, répondait ainsi :
Au début des années 90, bien des gens se demandaient "pourquoi avoir un site Internet ?". aujourd'hui ils se demandent "pourquoi je devrais faire de l'open data ?". les réponses à cette question sont tout aussi difficiles à énumérer, et ne sont pas moins profondes. 
Pour le gouvernement, cette politique d'ouverture des données publiques est au service de trois ambitions :
- une démocratie plus aboutie (grâce à la transparence sur ce que sait l'Etat, sur qui décide, sur les motivations de cette décision, sur les effets de la décision, mais aussi, et c'est le prolongement naturel de cette ouverture, lorsque le partage de ces données fonde une concertation réelle, sincère et loyale, avec les citoyens) ;
- un soutien à l'innovation, car on voit tous les jours combien ces données nourrissent l'innovation économique et l'innovation sociale, avec la multiplication de services et d'applications de grande valeur, (ce que montrent règulièrement les concours Dataconnexions) ;
- et enfin, la modernisation de l'action publique, à quoi je consacre ce billet. Je suis convaincu que l'open data apporte une palette de possibilités stratégiques, et que, non seulement les administrations, mais de plus en plus d'entreprises privées apprendront à maîtriser ces stratégies, exactement comme certaines d'entre elles ont su faire levier sur le logiciel libre. Et je suis convaincu qu'elles inventeront des pratiques et des méthodes qui, à leur tour, inspireront les Etats.

L'ouverture des données, pour qui maîtrise un peu les stratégies numériques, c'est un ressort d'efficacité qui peut être mis au service de cinq stratégies.

1/ Rationaliser, allouer les ressources, optimiser le travail. Ce premier axe est sans doute le plus connu, car c'est au fond celui de la promesse des big data. C'est la promesse des milliards d'économies que promeur, par exemple, McKinsey... Celle, par exemple, du logiciel predpol, qui permet de faire passer les patrouilles de police aux lieux et aux horaires où la probabilité de délinquance est la plus élevée. Celle de l'ONU ou de la ville de new-York, dont je parlais dans un ancien billet, qui a remodélisé de nombreuses politiques publiques en utilisant les données publiques à ses propres fins. Il ne faut jamais sous-estimer que l'administration elle-même est la première bénéficiaire de l'effort pour ouvrir, indexer et rendre exploitable les donées qu'elles détient. Ouvrir les données, c'est bien souvent ke moyen le plus simple pour construire un système d'information efficace. En se concentrant sur l'accessibilité et l'utilisabiloité, on évite les pièges de la trop grande sophistication, de la hiérarchie des droits, des compartiments réservés, etc. La masse d'améliorations, d'optimisations, de savoirs insoupçonnés qui deviennent accessibles lorsque les données sont disponibles, récentes, complètes, est immense.

2/ Réformer l'organisation elle-même. Le deuxième bénéfice d'une stratégie d'open data provient de la réforme de l'organisation qu'elle autorise, ou parfois qu'elle entraîne à elle seule. Combien d'organisations se sont rigidifiées dans leurs organigrammes et ont laissé leurs informations s'enfermer dans des silos ? Combien de fois, les uns ou les autres, nous sommes-nous arrachés les cheveux de ne pas savoir si l'information recherchait existait, si quelqu'un d'autre la détenait, qui pouvait tout simplement nous répondre, etc.
Combien de ces organisations sont redondantes, chacun produisant presque la même information que le voisin parce que, faute de savoir à quoi ressemble l'information de l'autre, on n'a pas confiance et on préfère la refaire à son tour.
Partager les données, c'est casser ces silos. C'est souvent, de ce simple fait, introduire plus de confiance et donc plus de solidarité au sein de sa propre organisation.
C'est bien souvent aussi lui permettre de se concentrer sur sa véritable valeur ajoutée. Une organisation a une mission, et sauf cas exceptionnel, cette mission n'est pas de cultiver à l'envie son système d'information, encore moins de tenter d'hasardeuses exploitations de ce système. Laisser circuler la donnée et se concentrer sur sa zone de valeur ajoutée, c'est bien souvent la sagesse stratégique, surtout quand on sait que la donnée brute risque de plus en plus souvent d'être produite plus vite et moins cher par l'extérieur, parfois même par la multitude.
Pour bien faire sentir cette différence entre la donnée la valeur ajoutée, j'aime souligner que les services qui ont rendu M. Bloomberg milliardaire sont développés sur des données brutes (l'information sur les cotations boursières) qui, elles, sont gratuites. En l'espèce, la valeur était dans le service, dans la vitesse, dans le design de l'expérience utilisateur.

3/ Troisième dimension, peut-être moins fréquemment analysée, concerne la manière dont l'organisation interagit avec l'extérieur, avec ses clients, ses administrés, ses électeurs... Nous avons souvent souligné, avec Nicolas Colin, à quel point la révolution numérique demande aux organisations à réaligner leurs intérêts et ceux de leurs clients. Ce n'est pas la mpondre des vertus d'une démarche d'open data.
Bien des organisations ne se rendent pas compte de combien elles semblent étranges, voire étrangères, aux gens avec qui elles travaillent. A quel point leurs règles du jeu, leurs mécanismes de création de valeur, leurs codes éthiques sont incompréhensibles. Il y a bien des dangers à laisser perdurer trop longtemps une telle situation.
Ouvrir ses données, c'est traiter les citoyens (pour l'Etat), les clients (pour l'entreprise) en adultes. C'est sortir de la logique de l'hygiaphone (n'approchez pas trop, attendez qu'on soit prêts, on va vous donner la réponse), pour les laisser poser leurs questions, enclencher leurs recherches, produire leurs réponses comme bon leur semble.
C'est entrer dans une culture de l' "accountability" (disent les Américains), de la "redevabilité" (disent quelques rares Français) qui change toute l'organisation. Considérer qu'il est normal de rendre des comptes, c'est nouer une toute autre relation avec l'extérieur. Une relation plus équilibrée, plus conversationnelle, plus confiante, et dont les effets vont très loin.
Le grand philosophe Karl Popper pensait que cette attitude sauverait la civilisation (il l'a écrit dans La société ouverte et ses ennemis). Et il a montré, surtout, combien cette disposition était au coeur de la démarche scientifique (les fameuses reproductibilité et falsifiabilité). La science ne fait science, la science n'a créé sa puissance que parce que les pairs ont mis, au coeur de leurs échanges, la nécessité de s'organiser pour que chacun puisse refaire les manipulations, les calculs et les raisonnements des autres.

4/ Ouvrir ses données, c'est aussi faire entrer son organisation dans un tout nouveau champ stratégique, et l'accoutumer à mobiliser toutes sortes de nouvelles méthodes.
C'est au fond le moyen le plus simple de la faire entrer dans la culture de la donnée. De lui apprendre à raisonner sur des faits, à communiquer avec des faits, plutôt qu'avec des préjugés ou des rumeurs. De lui apprendre à identifier d'un coup d'oeil les données pertinentes ou, symétriquement, le potentiel d'un ensemble de données.
Cela va plus loin encore, car lorsqu'on apprend à jouer avec ces données, on découvre un vaste ensemble de stratégies disponibles.
L'une de ces stratégies peut, par exemple, consister à produire les résultats souhaités en créant des référentiels permettant à chacun de s'organiser librement. Au lieu de peser sur un système (dans une sorte de frénésie de contrôle), on libère les moyens permettant aux gens de choisir librement leur chemin. C'est ce que fait par exemple la ville de Montréal en partageant à l'avance la carte des travaux de voiries permetant d'anticiper les changements d'itinéraires plusieurs semaines à l'avance.
Parfois, c'est le design du système d'informations qui peut conduire à l'effet escompté. J'ai assisté un jour à une conférence de David Rose, du Medialab, qui présentait cette idée avec un exemple très simple, que nous avons tous rencontré : le panneau clignotant qui vous signale que vous êtes à 60 km/h alors que la vitesse est limitée à 50 km/h. La juxtaposition, en public, de deux données, la norme, et votre écart à la norme, à un moment crucial, et à un endroit où l'on ne peut pas ne pas le voir, suffit à faire reiner des milliers d'automobilistes sans autre forme de procès. Combien avons-nous, en France, de normes et d'écarts à la norme dans de nombreux domaines autres que la sécurité routière ? Combien d'effets positifs pourrions-nous obtenir en travaillant sur la diffusion judicieuse de ces données ?
La ville de New-York a trouvé un autre de ces cas d'applications, en mobilisant au passage une méthode qu'affectionnent les anglo-saxons - moins les latins - : le contrôle par les pairs. Elle publie en open data les résultats des contrôles sanitaires dans les restaurants. Et c'est le New-York Time qui publie la liste des restaurants où l'on trouve des cafards, des rats, des problèmes d'hygiène du personnel, etc. avec un tel dispositif, le restaurateur se débrouille pour dératiser et solliciter très vite une nouvelle inspection sanitaire.
Ouvrir ses données, c'est aussi bien souvent faire le premier pas vers une stratégie d'open-innovation. C'est que que fait le nouveau portail gouvernemental data.gouv.fr, en sollicitant et en accueillant les réutilisations de la multitude sur la plateforme du gouvernement. Les réutilisateurs trouvent une nouvelle audience pour leurs travaux. Les citoyens trouvent des données enrichies en sens et en points de vue, et donc plus intéressantes. Et l'Etat trouve ces innovateurs, ces visionnaires et ces rêveurs; Parfois il les contacte directement, parfois il s'inspire de leurs visions, parfois cela relance sa propre imagination. Tout le monde y gagne...
Enfin, cela ouvre le champ des "data-driven stratégies", des stratégies fondées sur la donnée. De ces stratégies qui bouleversent en ce moment même la compétition économique. On peut certes recourir à ces stratégies sans ouvrir ces données, mais c'est tellement plus simple en partageant son référentiel, en acceptant l'exposition et la critique, en montrant ce qu'on a et ce qu'on n'a pas et en utilisant aussi les données ouvertes par les autres...

5/ De ce fait, l'ouverture des données peut aboutir, parfois, à une réforme de l'institution même qui s'y livre, dans ses méthodes, ses objectifs voire sa mission elle-même.
C'est un moyen de recruter des alliés pour prolonger et amplifier son action. Il y a de beaux exemples en France (comme le célèbre open street map), mais j'aime beaucoup, aussi, le travail de l'OKFN sur le budget du gouvernement britannique, Where does my money go ? L'effort de publication par le gouvernement du budget détaillé, et présenté par objectifs et emploi a été prolongé, de belle manière, par l'association qui, elle, a réussi un exceptionnel travail de datavisualisation et de pédagogie.
Cet exemple n'est qu'une des modalités des stratégies de plateforme, qui sont au coeur de l'Age de la multitude. Une stratégie de plateforme, que maîtrise si bien Amazon, par exemple, peut se lire de deux manières :
- d'une part c'est un moyen d'utiliser ses ressources, au lieu de les exploiter en direct, pour attirer à soi tout un écosystème d'innovation (et bien souvent le contrôler, ou le gérer) ;
- d'autre part c'est un moyen de démultiplier les applications, les interfaces, les services pour augmenter la probabilité que la bonne interprétation voie le jour.
Parfois, ces stratégies de plateforme permettent de recruter des renforts impressionnants. La capacité de la multitude à venir compléter, enrichir, corriger ou améliorer les données de l'Etat est impressionnante. La qualité des savoirs produits par Wikipédia, OpenStreetMap, OpenFoodFacts, OpenMeteoForecast et plein d'autres applications est exceptionnelle et peut aider à résoudre de nombreuses situations.

Enfin, il en va bien souvent de la souveraineté elle-même, je veux dire de l'indépendance stratégique. Il devient crucial, à l'heure d'Internet, de se préoccuper de la manière dont nous sommes décrits par les données. Dans les années 90, l'une des réponses à la question "pourquoi aller sur le web" était tout simplement : "parce qu'on va parler de vous, et vous feriez mieux d'être partie prenante à cette conversation si vous voulez éviter qu'elle ne dégénère". Aujourd'hui, on va vous décrire, on va vous mettre en données, on va vous modéliser, et vous feriez mieux de naviguer à la vitesse de ce courant, faute de quoi vous aurez beaucoup de mal à réagir.


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